Axe thématique n°1 : « Normes, circulations, acteurs » - CESSMA - Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques

Axe thématique n°1 : « Normes, circulations, acteurs »

par  CESSMA

Coordinateurs de l’axe n°1 :
Anne-Sophie Bentz, Philippe Cadène, Laurent Faret
Autres chercheurs statutaires participant prioritairement à l’axe n°1 :
Anne-Sophie Bentz, Sébastien Billioud, Laetitia Bucaille, Nathalie Fau, Florence Galmiche, Issiaka Mandé, Jean-Yves Moisseron, Juliang Pan, Thierry Rebour, Jean Rivelois, Jean-Marc Roda, Thi Liên Tran.

L’objectif de cet axe est d’appréhender, dans une perspective interdisciplinaire, les dynamiques qui se situent à l’intersection entre les multiples formes passées et contemporaines de circulations d’une part et les processus complexes de création de normes et conventions, formelles ou informelles, d’autre part. Le point de départ est le constat d’une interaction fondamentale et dialectique entre circulations et normes. L’ensemble des circulations observables à toutes les échelles - dans le contexte des mondialisations successives et sans doute de façon plus évidente encore aujourd’hui – concourt à la production d’un nouvel environnement de création, transfert ou hybridation de pratiques, règles et conventions multiples qui sont autant de formes instituées de rapports sociaux, y compris les rapports de genre. Les normes existantes en un lieu et un moment se diffusent (ou se rétractent) par des effets de contact avec d’autres espaces ou acteurs, dans des logiques de rapports de pouvoir marquées par des négociations multiples. Les mondes africains, sud-américains et asiatiques sont des lieux particulièrement propices à l’observation de ces interactions entre de multiples instances, sous l’effet à la fois d’une insertion de plus en plus profonde – et différenciée – dans les mécanismes de la mondialisation, et d’une recomposition profonde du jeu des acteurs intervenants dans la production des rapports sociaux.

Les recherches conduites dans le cadre de cet axe concernent un ensemble de processus apparaissant comme intrinsèques des dynamiques de mondialisation. Celle-ci prend d’abord la forme de la multiplication, de l’accélération et de la densification des circulations d’hommes, de biens, de capitaux, d’entreprises ou d’informations. Elle se traduit également par un accroissement des transferts de technologies et de modèles dans les champs les plus divers, allant de l’histoire des institutions jusqu’à la gestion des territoires ou aux projets urbanistiques. Enfin, on assiste à la diffusion, d’un espace à l’autre, de pratiques sociales et culturelles, économiques et politiques, qui, se combinant, forgent différentes formes de multiculturalisme. On s’intéressera donc aux dynamiques de circulation des normes et à la question de leur cohérence, tout en pointant les conflits ou les résistances car la recomposition des systèmes normatifs sous l’effet de l’intensification des échanges ne conduit pas nécessairement à une convergence. Les normes exposées à des circulations internationales, et qui ne sont pas nécessairement originaires des pays les plus avancés, sont le résultat de phénomènes d’assimilation ou de rejet, d’invention de tradition ou d’hybridation.

Les processus étudiés opèrent à différentes échelles, locales, nationales, régionales et globales. Une variété d’acteurs interagissent. Ce sont les Etats ou leurs agents, les organismes internationaux, les autorités morales et religieuses, les acteurs politiques, économiques et sociaux (organisations non gouvernementales locales ou internationales, entreprises, syndicats...), mais aussi des acteurs moins institués, aux intérêts multiples. L’attention portera sur la capacité des acteurs à produire des systèmes normatifs, à se les approprier, à s’adapter ou à réagir, contribuant par là à une recomposition des hiérarchies. Le projet scientifique au sein de cet axe se donne ainsi pour ambition d’analyser dans différents contextes les formes prises par les interactions entre niveau local et niveau global ainsi que par les dynamiques transnationales afin de comparer leurs impacts sur la production de nouvelles pratiques sociales, de nouveaux modes de territorialités, de nouvelles formes de gouvernance. Il s’agit de s’intéresser aux mobilités et aux dynamiques sociales, économiques, spatiales, les plus contemporaines dans une approche fondamentalement pluridisciplinaire, où le dialogue entre les disciplines conduit à une démarche systémique, comporte un volet méthodologique visant à identifier des marqueurs quantifiables ou à construire des modèles et intègre la prise en compte de la dimension historique dans la construction des phénomènes les plus actuels.

Les thèmes de recherche au sein de l’axe seront les suivants :

Sous-thème 1 : Normes, dynamiques sociales, constructions institutionnelles

Que les normes soient politiques, sociales, morales, religieuses, juridiques ou techniques, elles sont envisagées comme des constructions sociales et le fruit d’un processus auquel participent des acteurs individuels ou collectifs, qu’ils soient institutionnels, au premier rang desquels l’Etat, ou non institutionnels. Il s’agit d’analyser le cheminement pratique des élaborations normatives, d’examiner concrètement comment les différents types d’acteurs sont diversement impliqués dans leur production. Les constructions normatives ne sont pas forcément conçues comme des systèmes cohérents, mais comme des ensembles segmentés, emboîtés, voire contradictoires, où les acteurs retrouvent des espaces d’initiatives, individuelles ou collectives. Les configurations institutionnelles (famille, Etat, organismes transnationaux, associations …) au sein desquelles ces acteurs agissent, sont envisagées comme le résultat de processus historiques complexes qui affectent le fonctionnement et l’appropriation des normes.

Quels sont les pratiques et les discours producteurs de normes ? Quels sont les lieux où s’élaborent les normes ? Quels acteurs sont engagés et selon quelles stratégies ? Partant de l’hypothèse que l’intensification des interactions avec les mondes extérieurs ou entre différents systèmes normatifs, produit les conditions d’un renouvellement de logiques sociales suivant différentes temporalités, les circulations produisent des effets extrêmement forts sur les dispositifs normatifs. D’une part, prises dans la longue durée, ces interactions produisent l’émergence et les mutations des systèmes eux-mêmes, dont celui de l’Etat et de ses mécanismes de financement. D’autre part, suivant des pratiques adaptatives, voire transgressives ou créatrices d’autres référents, certains types d’acteurs mettent en œuvre des logiques de contournement de formes normatives perçues comme des contraintes et obstacles à la libre expression d’autres circulations et ou d’autres légitimités. Les sociétés se recomposent, les territoires se réorganisent sous l’impulsion des Etats, des grandes institutions internationales, des collectivités territoriales, mais aussi, et de plus en plus, sous celle des acteurs locaux ou étrangers qui s’affranchissent des tutelles institutionnelles et agissent hors des cadres nationaux classiques, parfois dans l’illégalité ou la criminalité. Les normes conduisent à de nouvelles formes de gouvernance, où le pouvoir ne peut être réduit à ses formes étatiques.

Cette pluralité des rapports de pouvoir est également liée à des processus historiques d’autofabrication des sociétés. Il s’agira alors de bien percevoir la complexité des relations que les populations entretiennent avec les différentes formes et niveaux de pouvoir. Cette démarche invite par exemple à s’interroger sur l’usage et l’appropriation de la notion de peuple, de nation, ou encore de communauté. Elle conduit aussi à analyser les circulations, ainsi que les différents mécanismes et les pratiques relationnelles qui structurent ces communautés. Cela comprend également une réflexion sur les outils, par exemple l’analyse des réseaux sociaux et les types de corpus qui permettent ce genre d’analyse.

Sous-thème 2 : Circulations, réseaux et pouvoirs

Les multiples circulations à l’échelle mondiale dans lesquelles les sociétés des Suds sont inscrites ont, par leur diversité et complexité, amplement contribué à une reconfiguration des environnements économiques et sociopolitiques. Les travaux développés dans ce thème partent du constat que de nouvelles articulations des territoires et des acteurs sociaux sont à l’œuvre sous l’effet de dispositifs en réseaux, transnationaux ou translocaux, structurés par des échanges permanents (de pratiques, de marchandises, d’expressions culturelles...) et mettant en relation de façon polymorphe et évolutive le local et le global. Les travaux porteront sur des circulations diverses, incluant des dynamiques migratoires et des circulations humaines (migrants internationaux, réfugiés, populations en transit...), mais aussi des flux de capitaux structurés par des circuits financiers, des échanges de marchandises développées autour d’axes structurants, sans oublier les circulations de modèles. Une partie des travaux s’intéressera aux conditions d’émergence, à la structuration historique et aux évolutions contemporaines de ces circulations, attachant une importance particulière à ce que l’on a plus récemment qualifié de flux Sud-Sud. Les nouvelles dynamiques socio-spatiales auxquelles participent ces circulations produisent des formes de polarisation territoriale qui relèvent d’un double mouvement d’agrégation et de disjonction, contribuant à produire des situations de centralité et de marginalité qui doivent être analysées à différentes échelles. Se mettent en place de grandes régions marquées par le phénomène urbain, aux densités variables et aux centralités multiples, fortement intégrées aux réseaux mondiaux et à des logiques de mobilisation des ressources, et d’espaces marginalisés qui restent à l’écart des principaux flux et courants d’échanges. Dans un contexte de différenciation régionale de plus en plus marquée, la production de nouvelles centralités et de nouvelles marges, à la fois territoriales mais aussi politiques et sociales, devient un enjeu majeur de la recherche fondamentale et appliquée.

L’enjeu est ici de saisir le rôle des mobilités de tous ordres dans leur articulation avec les contextes dans lesquels elles se développent. Les circulations seront analysées à la lumière des logiques d’acteurs et des pratiques qui les sous-tendent, des configurations politiques, socioéconomiques et territoriales qu’elles produisent et de la mise en œuvre de formes spécifiques de rapports entre les acteurs de ces circulations et les autres acteurs sociaux dans les espaces d’étude. En ce sens, ces circulations sont à la base de la construction d’environnements normatifs profondément remaniés, qu’il convient d’analyser en termes de mobilisation des acteurs et de construction politique des environnements locaux et régionaux. Transgressant les catégories usuelles du découpage spatial et sociopolitique, s’appuyant sur des réseaux à la fois sociaux et de communication s’emparant des transformations technologiques en cours, ces diverses types de mobilités et les dispositifs circulatoires qu’elles génèrent concourent largement à de nouvelles formes d’intégration. Au sein de celles-ci, les enjeux de captation/régulation des ressources sont aujourd’hui centraux pour comprendre les modalités des systèmes de gouvernance qui se mettent en œuvre. Ces mécanismes feront l’objet d’une attention particulière car ils transgressent les puissances en place, traversent les frontières établies et créent des situations nouvelles dans lesquelles émergent des pouvoirs qui cherchent à imposer des normes, des institutions, des échelles de décisions.

Sous-thème 3 : Religions et politique

Le religieux, outre qu’il est par essence un système normatif réglant la vie de ses adeptes par une production de normes théologiques, cultuelles et sociales, est un des domaines pour lequel le politique, sécularisé ou pas, n’a cessé de produire des normes pour en définir les limites. Il s’agira d’abord d’envisager le religieux comme un phénomène social sous ses formes les plus diverses, dans le cadre de sociétés plurielles, avec des acteurs et des réseaux multiples, qui s’appuient sur une tradition transnationale séculaire de nombreuses religions. Il s’agira donc de traiter la question d’un renouveau religieux multiforme, avec le développement de forme globalisée de religions dominantes, le retour de pratiques religieuses populaires et l’apparition de nouvelles formes de religiosité minoritaires. Il s’agira par ailleurs d’envisager le religieux dans son rapport au politique, avec les questions de la définition de ce qui est ou pas reconnu comme une religion, des modalités de relation entre adeptes, pouvoir religieux et pouvoir politique et de l’établissement d’organes de contrôle. Tant le religieux peut être perçu par le pouvoir politique comme un pouvoir concurrent, susceptible d’utiliser son emprise sur les esprits pour empiéter sur les prérogatives du politique.

Dans un contexte de « globalisation du religieux », de développement de nouveaux acteurs et réseaux transnationaux structurés et la constitution de nouvelles « hybridités », on assiste soit à des logiques de recomposition, soit à des stratégies de repli identitaire. Face à ces évolutions, les cadres existants s’avèrent inadaptés et les critères définissant la catégorie même de religion, hérités de projets modernisateurs anciens, semblent inadéquats. Tandis que l’État national « moderne » semble perdre ses prérogatives et les réseaux prendre le pas sur les institutions territorialisées, peut on parler d’un retour à une expression sociale plus extensive des religions ? Ou à l’inverse, plus que d’impact de la globalisation sur les religions ne pourrait-on pas parler de l’apport ancien des religions au phénomène de globalisation ? Dans une perspective croisée historique, sociologique et géographique, les travaux engagés dans ce thème étudieront donc le processus de production, d’élaboration et de circulation de normes religieuses comme des politiques de gestion du religieux en accord ou en réaction aux normes occidentales, dans un contexte de « glocalisation ». Les exemples concrets de reconfigurations religieuses concerneront les espaces asiatiques et le monde arabe en vue d’identifier le rôle des différents acteurs et la manière dont ils s’organisent, interagissent et négocient la production d’un nouveau cadre d’exercice - légal ou informel - de l’activité religieuse.