Axe thématique n°2 : « Production, politiques et pratiques de la ville »

par  CESSMA

Coordinateurs de l’axe n°2 :
Didier Nativel et Valérie Clerc
Autres chercheurs statutaires participant prioritairement à l’axe n°2 :
Monique Bertrand, Brigitte Dumortier, Véronique Dupont, Manuelle Franck, Odile Goerg, Marie Gibert, Jean-Luc Martineau, Marcia Mathieu de Andrade, Aurélia Michel, Marianne Morange, Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Amandine Spire, Marie–Hélène Zérah.

L’urbanisation à laquelle se consacre le présent projet procède d’évolutions démographiques, économiques et politiques faisant ressortir les lignes de force des régions du monde auxquelles se consacre le CESSMA, et de réelles nuances entre elles. Une part essentielle de la population y vit désormais en ville, ou est en passe de le faire. Cette considérable réorganisation des sociétés occupe les études urbaines sur trois questionnements pluridisciplinaires majeurs. Géographes, historiens, urbanistes, démographes, économistes, les chercheurs de l’axe y contribuent en abordant les villes de l’intérieur ; en considérant qu’elles participent de productions avant tout sociales, historiquement et spatialement ancrées ; qu’anciennes ou plus récentes, tributaires de matrices coloniales, de projets modernistes ou de rapports de force néo-libéraux, ces agglomérations demandent une analyse articulant plus que jamais politiques et pratiques.

D’une part, l’étude des formes des villes prend acte d’un considérable recul de leur limites, dans le processus de métropolisation qui caractérise le monde, mais aussi de vigoureuses segmentations, ségrégations, voire fragmentations, qui en remanient la composition territoriale [sous-thème 1]. Ce double jeu de production de l’espace urbain nous conduit à aborder les effets de flux variés au sein des agglomérations, et à considérer la progression des petites et moyennes villes dans le mouvement général d’étalement urbain. La temporalité des processus retient l’attention dans chacun des contextes « locaux » pris en compte.

D’autre part, la gouvernance urbaine s’impose comme enjeu de valorisation des villes et de leurs acteurs [sous-thème 2]. Avec l’analyse des politiques et de régulations publiques visant le développement et le contrôle de leurs ressources, en matière foncière, d’habitat, d’emploi et de services, on voit ainsi se multiplier les intérêts pour une ville « durable », « économe », mais aussi les normes d’équité ou de justice. Ici encore, l’attention est portée aux superpositions et aux décalages que suscitent ces référentiels d’action dans les situations particulières.

A l’analyse des modèles de production économique et de gestion politique de la ville, s’ajoute celle des formes de productions culturelles [sous-thème 3] qui ont accompagné les processus de colonisation puis les périodes nationalistes jusqu’aux tentatives de démocratisation en cours dans des villes « creusets identitaires » à maints égards.

La nouvelle composition de l’axe, des aires d’étude plus nombreuses en Afrique, en Asie et en Amérique latine, permettent donc d’organiser nos recherches en travaillant à plusieurs échelles d’espace et de temps et en insistant sur l’historicité des trajectoires urbaines. Trois types d’objets et d’entrées scientifiques sont abordés : les réorganisations de l’espace urbain sous-tendues par des inégalités de statut ou d’accès aux ressources ; les rapports de pouvoir, les conflits mais aussi le droit produits en ville ; les productions et circulations culturelles envisagées comme une résultante du jeu des médias et des acteurs.

Sous-thème 1 : Production et dynamiques des espaces urbains

Un premier sous-thème s’intéresse à la fabrication des territoires et à la réorganisation des espaces physiques et sociaux. Tout en prenant en compte la tranformation des armatures et des formes urbaines, avec la prolifération des petites villes et des villes moyennes et les phénomènes d’étalement urbain et de péri-urbanisation, les recherches sont menées depuis l’intérieur des villes plus que dans leurs relations avec les hinterlands. Il s’agit bien de comprendre la production de l’espace comme un fait social total, avec une méthode d’investigation centrée sur l’analyse des trajectoires des citadins, des transformations spatiales et des processus économiques locaux.

Les dynamiques démographiques sont une première clef d’entrée. Une ligne de force ressort d’abord dans le fait d’aborder la mobilité comme une clef d’interaction sociale et de transformation des espaces urbains, qu’il s’agisse des mouvements migratoires, du renouvellement des populations citadines et des redistributions internes aux agglomérations. Les recherches portent sur l’analyse de ces pratiques (résidentielles, quotidiennes, navettes péri-urbaines), ce qui permet de mettre en évidence les transformations à l’échelle de la ville : vieillissement des zones anciennement urbanisées, apparition de nouveaux quartiers et de nouvelles centralités (marchés, nœuds de transport), transformation de banlieues déjà anciennes, régénération de certaines zones, demande et création d’infrastructures sociales et physiques.

Ces dynamiques sont aussi étudiées à l’aune des pratiques citadines, depuis les quartiers, sur plusieurs générations et avec une approche historique. Cela implique de s’intéresser aux renouvellements et aux espaces de vie des familles, aux formes de vulnérabilité, aux stratégies d’insertion des migrants à la place, des productions populaires face aux politiques libérales, par exemple en se référant à une approche foucaldienne de l’habiter. Cette focale pour comprendre la manière dont les quartiers sont constitués et évoluent, est aussi une porte d’entrée pour mieux évaluer la mobilité sociale et pour poser le débat sur les choix résidentiels.

Ces processus renvoient aussi à des pratiques foncières, des effets de rente et d’enclavement, des appariements plus ou moins réussis entre logement et travail, densités du peuplement et équipement public. A ce titre, la réorganisation des territoires urbains met en jeu de puissantes dynamiques marchandes qui sont étudiées au regard de marchés à la fois locaux (marché du travail, du sol) et globalisés, ainsi qu’au regard de politiques publiques (par exemple de valorisation de certains quartiers par de grands programmes d’infrastructure). Cette confrontation dans nos recherches de logiques habitantes, ancrées localement, et des enjeux de gestion urbaine, permettra de mettre à jour les modes de production des inégalités et leur traitement politique, ce qui introduit au sous-thème suivant.

Sous-thème 2 : Droit à la ville, pouvoirs et action publique

Programme de recherche DALVAA
http://dalvaa.hypotheses.org/

Ce sous-thème rassemble des recherches portant sur l’action publique et ses référents dans un contexte de néolibéralisation accrue, de montée des inégalités intra-urbaines et d’injonction à la réduction de la pauvreté. Une focale est mise sur les processus de légitimation relatifs à la manière d’être à la ville et en ville des citadins des Suds. L’identification de ces référents reflète en particulier l’élaboration d’un « droit à la ville », que l’on situe à l’intersection de pratiques et de discours. L’exercice de pouvoir et les rapports de forces politiques dont il s’agit participent des temps longs et courts de l’histoire urbaine. Nous insistons sur les aspects dynamiques de cette production : émergences et circulations de normes, appropriations et résistances aux modèles.

Une première entrée de la réflexion porte sur la construction de registres de légitimation à être de et dans la ville, ainsi qu’à agir sur elle. La capacité à formuler ce que doit être normativement le droit à la ville est un objet d’étude central pour une analyse critique des sociétés et des dynamiques urbaines. Nous faisons l’hypothèse qu’une lecture depuis les Suds permet un déplacement théorique de cette notion introduite par H. Lefebvre il y a près de quarante ans ; qu’elle permet de réfléchir à la manière dont les rapports de force font l’espace urbain (dominations, revendications, concurrences, résistances liées aux agencéités citadines), aux mouvements sociaux ou aux formes dissidentes de citoyenneté que l’on cherche à discuter comme des rapports de place dans la ville (rapports sociaux se traduisant dans les formes d’occupation, de partage, de contrôle, d’appropriation de l’espace, assignations, relégations, dénis d’accès à la centralité…). Nous envisageons ces enjeux à travers des objets traditionnels des études urbaines (accès au sol, déguerpissements, gestion des services urbains en réseaux, commerce de rue...), mais en renouvelant la question de l’accès aux ressources urbaines dans le cadre d’une géographie critique du pouvoir. Nos travaux s’interrogent ainsi sur la dénomination et la catégorisation des lieux (formels, informels, irréguliers) dans le sens où elles participent d’une co-production du statut des territoires et des registres du droit à y vivre.

Une seconde entrée de réflexion porte plus spécifiquement sur l’action publique. L’adoption par les autorités urbaines de modes de gestion néolibéraux (équilibrage budgétaire, partenariats public/privé, « délégation » accrue vers le secteur et les investisseurs privés), l’intervention par « projets », l’inégale prise en compte d’habitants, d’associations et de pressions en réseaux sociaux, produisent des politiques publiques et des formes multi-niveaux de gouvernance potentiellement conflictuelles. D’où l’attention à porter aux processus de décisions, arbitrages, négociations, médiations et compromis qui trament le politique par-delà les boîtes à outils des bailleurs. Deux dimensions sont mises en avant : le rôle des stratégies, des coopérations et des conflits dans les agendas des politiques urbaines (rénovation, mobilisation du sol, sécurisation foncière, politique de transport, de logement) ; la circulation des experts, des savoirs et des références, ainsi que le rôle des institutions internationales (on rejoint ici les axes 1 et 4 de l’UMR). On s’interroge en particulier sur la façon dont les référentiels de l’action urbaine contemporaine (la ville globale, la ville durable, le droit à la ville…) font ou non évoluer les gouvernements urbains, vis-à-vis des pratiques dites informelles mais aussi des territoires des classes moyennes et supérieures.

Sous-thème 3 : Productions socio-culturelles et identités

Ce sous-axe privilégie l’analyse des stratégies citadines, traductions passées ou plus récentes des formes variées et parfois conflictuelles de l’investissement de l’espace public urbain par des acteurs sociaux à l’origine de nouveaux projets collectifs. Selon l’époque et les objets politiques ou/et culturels étudiés, les chercheurs travaillent sur l’incidence de la circulation de modèles internationaux, les divers effets du développement de technologies nouvelles (radio, disques, télévision, NTIC, satellites...) et le rôle des manifestations festives ou ludiques sur les relations sociales et l’émergence de nouvelles spatialités dans le contexte globalisé dans lequel l’Asie, l’Afrique ou l’Amérique se trouvent et échangent aujourd’hui. Au carrefour des disciplines, l’analyse du champ culturel interroge les supports et les modes de circulation des productions culturelles (chanson, théâtre, loisirs), la diffusion de modèles singuliers, le déploiement d’esthétiques locales et la consolidation de communautés d’appartenance en résonance avec des matrices mondialisées. Nos travaux s’organisent autour de trois thématiques :

Matérialité des cultures et pratiques Prenant acte d’un renouveau des perspectives sur la culture matérielle (Appadurai, Warnier) comme vecteurs de pratiques nouvelles dans les pays du Sud, les chercheurs mènent une enquête interdisciplinaire sur les supports culturels urbains (objets et équipements) : qu’il s’agisse de salles de cinémas, de galeries d’art, des moyens d’écoute de la musique ou d’accès aux NTIC, ces supports doivent être interrogés dans les conditions de leur production, de diffusion et d’usages. A l’origine de formes de sociabilité en mutation, ils donnent sens à de nouvelles définitions de la citadinité et inscrivent les trajectoires d’urbains « ordinaires » ou d’artistes et écrivains dans des contextes spatiaux et sociaux restitués avec précision.

Acteurs, politiques culturelles et reconfiguration des territoires Qu’elles soient purement festives et/ou à vocation patrimoniale, qu’elles servent une mobilisation politique ou relèvent du fait religieux, les productions culturelles (évènements et œuvres) sont promises à une circulation à différentes échelles qui contribue à reconfigurer les territoires urbains, à modifier la délimitation entre espaces publics et privés et à renforcer le rayonnement des villes. A cet égard, une réflexion sur les producteurs culturels ne peut omettre le rôle majeur joué par les institutions (école, administrations nationales et locales, théâtres nationaux, centres culturels étrangers ou maisons de Radio-Télévision) à l’origine de cadres normatifs et de savoirs qui forgent les cultures individuelles et collectives. D’autres institutions comme les lieux de culte (anciens ou récents) et les médias qui leur sont liés, les musées à forts contenus identitaires/idéologiques sont des outils dévoués à la construction de la citoyenneté de jeunes nations ou d’identités collectives dont les ancrages urbains doivent être explorés.

Nouvelles représentations sociales et vécus sensibles Espace social fluide, la ville est à ce titre lieu des multiples expressions de soi, de manifestations de sensibilités sociales et artistiques mais aussi d’émotions à caractère privé et/ou public. Une recherche collective peut historiciser, à partir d’études de cas, les nouveaux rapports au corps et aux sens induits par les pratiques culturelles urbaines et les signes qui balisent, voire structurent, l’espace et les imaginaires urbains. Leur compréhension ouvre des pistes pour l’étude de dimensions majeures du fonctionnement et des transformations des sociétés du Sud. Ce volet entend, de ce point de vue, prendre acte d’un certain tournant sensoriel des sciences sociales en s’interrogeant sur l’expression et les enjeux du vécu sensible des acteurs.