Axe thématique n°3 : « Travail, finance, globalisation »

par  CESSMA

Coordinateur de l’axe n°3 :
Laurent Bazin
Autres chercheurs statutaires participant prioritairement à l’axe n°3 :
Pascale Absi, Eveline Baumann, Laurent Bazin, Bernard Castelli, Eric Guerassimoff, Isabelle Guérin, Gilles Guiheux, Valeria Hernandez, Isabelle Hillenkamp, Zacarias Moutoukias, Pepita Ould Ahmed, Pascale Phelinas, Patrick Pillon

Le paysage des mutations économiques, politiques et idéologiques campe le travail, sous ses diverses formes, au carrefour des sciences sociales. La perception de ces mutations et de la place du travail est aussi affectée par les dynamiques de longue durée des rapports politiques. On trouve là un enjeu épistémologique essentiel qui associe le travail, les groupes sociaux et la formation de l’Etat. C’est pourquoi, les métamorphoses présentes du travail et des phénomènes de globalisation, saisis sur le vif, façonnent l’horizon futur de nos recherches. Leurs directions plurielles, les processus antagoniques qui les sous-tendent et leurs articulations aux autres champs sociaux et économiques en dessinent le canevas.

Dans sa phase actuelle, le capitalisme se présente comme global, financiarisé et secoué par des crises répétitives. Un consensus semble se dégager face à l’emploi pour considérer sa non-réglementation comme un postulat nécessaire de performance économique. Désormais, le travail occupe une position négative : il est devenu une charge en partie superflue, une contrainte. Appréhendé jusqu’à la fin du XIXe siècle, comme la source de toute richesse, le travail a peu à peu vu sa centralité démantelée. La fin du travail – délégitimé – a été proclamée et projetée dans des visées opposées. Aujourd’hui sa minorisation paraît acquise dans les normes de gouvernance. Les termes d’activité et de gestualité refont surface, évacuant celui de travail, qui serait restrictif et daté. Dans le même moment, de nouvelles formes de servitude et d’esclavage émergent tandis que les travailleurs qualifiés occupent des positions de plus en plus valorisées et constituent de vastes couches moyennes diversifiées.

Face au travail, l’interdisciplinarité est notre premier principe fondateur : non seulement les regards sont croisés mais une réflexion conjointe entre économistes, anthropologues, démographes et historiens est menée sur les concepts, les catégories des différentes disciplines et la construction de dispositifs de recherche communs. Nos postures épistémiques et nos cadres théoriques intègrent leurs différences dans une perspective critique partagée sur les normes et les référents implicites et explicites. Nos projets comparatifs sur l’Asie, l’Afrique, l’Amérique Latine nous enjoignent, à partir du travail, à cerner les dimensions contradictoires de la globalisation, les résistances multiples qui se fomentent, les logiques d’émancipation et d’aliénation qui s’enchevêtrent.

Trois directions thématiques encadrent nos recherches futures :

Sous-thème 1 : Travail, crises, marché

Sur le fond de la crise financière globale de 2008 et dans l’expectative des crises à venir, le travail se donne à voir aujourd’hui tantôt associé au chômage, à la récession et à la paupérisation, tantôt associé au dynamisme, à la croissance et à l’enrichissement. En dépit des pressions économiques qui tendent à faire du marché du travail un marché comme les autres, les acteurs collectifs et individuels résistent à une normalisation forcée et tentent de trouver un sens, une place, une valeur, un statut issus du travail. Les travailleurs n’attendent en effet pas seulement un revenu de leur travail. Pour certains, le travail est réduit de plus en plus à la portion congrue et peine à assurer la reproduction de leur existence. Pour d’autres, le travail les engage dans des processus de créativité, de mobilité et de consommation. C’est dans le cadre d’une rupture différentielle d’un côté avec la période de croissance et de plein emploi salarié dans les démocraties d’ancienne industrialisation, de l’autre avec les anciennes politiques développementalistes dans les pays dits périphériques, que s’inscrivent les configurations actuelles du travail. La dichotomie Nord/Sud a volé en éclats sous l’effet de la généralisation du capitalisme. Pourtant les effets des dérégulations sont complexes, plurivoques, offrant des facettes différentes, voire divergentes selon les régions du monde et les trajectoires nationales, mais aussi les secteurs d’activité et les positions des groupes sociaux concernés.

Les mécanismes d’affectation des travailleurs aux emplois impliquent de nombreux paramètres– ethnique, religieux, parenté, clientélisme, politique, etc. – qu’il est indispensable de mettre en lumière si l’on veut mieux comprendre le fonctionnement du marché du travail. Aussi, il apparaît de plus en plus important de replacer l’objet travail dans la pluralité des espaces sociaux qui l’englobent et de porter une attention soutenue aux pratiques et aux représentations des divers acteurs impliqués dans ce champ multidimensionnel. Le fait d’appartenir à certains groupes sociaux ou catégories sociales demeure un obstacle souvent insurmontable à l’ascension sociale même dans les sociétés dont la stratification n’apparaît pas particulièrement rigide. Ainsi, la misère des travailleurs doit s’interpréter comme le résultat de parcours sociaux où se cumulent les inégalités (les ruraux, les jeunes, les femmes etc.). En particulier, la discrimination sexuelle domine encore largement le marché du travail. La position dominée des femmes en termes économiques se double d’une domination symbolique et imaginaire qui dresse des barrières infranchissables à leur ascension professionnelle et leur indépendance financière.

Ce sont ensuite les Etats, qui répondent aux nouveaux défis par des politiques publiques d’emploi véhiculant leur propre conception normative du travail. Des décalages de sens trop importants avec les visions des populations auxquelles s’adressent ces politiques peuvent ainsi en compromettre le succès. Il s’agit enfin d’appréhender les constructions plurielles de l’objet travail par les sciences sociales dont l’expertise n’échappe pas aux préconceptions des traditions disciplinaires. Il s’agit donc de redonner au concept de travail sa richesse et sa polysémie tout en lui conférant une plus grande pertinence dans un contexte de grands bouleversements.

Dans cette conjoncture globale en forme de kaléidoscope, les recherches mettront l’accent sur la diversité des rapports sociaux de travail qui s’offrent à l’observation dans leur relation avec les représentations que les travailleurs se forgent d’un côté de l’Etat, de l’autre d’un monde global, objet de rêves et de luttes, de dénégations et de lignes de fuite.

Sous-thème 2 : Financiarisation, travail, solidarité

Replacées dans une perspective de longue durée, les crises du capitalisme mettent en jeu des rapports entre le fonctionnement des marchés financiers et l’évolution des formes de travail et de mobilité. La financiarisation – et les formes d’exploitation financière auxquelles elle donne lieu – affecte aussi bien les entreprises, soumises aux exigences actionnariales, les Etats, sommés de recourir aux marchés financiers et de pratiquer des politiques d’austérité, et les ménages, qui s’endettent pour poursuivre une dynamique de consommation ou pour compenser la fragilité de leurs revenus du travail et des mécanismes de protection, et/ou qui migrent. Dans un autre sens, la façon dont, sur la longue durée, l’Etat résout la question de ses propres ressources et élabore des formes de fiscalité détermine la configuration des marchés financiers. Par ailleurs, le travail, sous ses formes variées, est aujourd’hui conditionné par des flux financiers transnationaux.

La crise globale de 2008 a révélé les aberrations de régimes d’accumulation fondés sur le primat d’une finance s’appropriant une part grandissante des surplus. Ces régimes d’accumulation produisent des inégalités grandissantes dans le partage capital/travail et une insuffisance de la demande globale qui en retour alimentent la sphère financière. L’exigence effrénée de rentabilité renforce la vulnérabilité des travailleurs. Or dans le même temps les systèmes de solidarités familiaux et communautaires sont questionnés, tantôt fragilisés, tantôt intensément mobilisés ; les systèmes de protection sociale institutionnalisés sont inexistants, balbutiants ou déliquescents et alors même que les besoins ne cessent d’augmenter, notamment du fait d’aspirations consuméristes, et y compris chez les plus pauvres. On assiste à un endettement probablement croissant des ménages dans diverses régions de la planète, seul moyen de combler l’incapacité des revenus du travail à pallier les besoins de reproduction des ménages et les aléas de l’existence, les effets de la déstructuration des rapports familiaux/de parenté, ou encore les injonctions à la consommation.

Simultanément de multiples initiatives questionnent le primat de la finance de marché. Certaines visent à redonner un visage humain à la finance (« fonds éthiques », « investissement responsable », « microfinance »). D’autres, comme l’économie et la finance dite « solidaire » et « communautaire » ou les monnaies « sociales », tentent de réinventer des formes essentiellement locales de solidarité basées sur la réciprocité visant à infléchir les injustices du marché et compenser l’anonymat et l’insuffisance de la redistribution étatique. Les pratiques de production, d’échange et de financement dites informelles (au sens où elles ne sont pas régulées) continuent de foisonner et de se renouveler, donnant lieu à une multiplicité de modalités de transaction et de formes d’organisation de la production.

Même lorsqu’il est exceptionnellement maîtrisé — les dérives engendrées par les subprimes invalidant de facto le postulat théorique d’une efficience avérée de la finance de marché —, le levier de l’endettement conjugué à la distribution des revenus issus de la protection sociale ou des économies communautaires peinent cependant à satisfaire l’ensemble des besoins de consommation et de reproduction des acteurs du capitalisme financier. Pour y pallier, d’autres ressources de financement susceptibles de perpétuer le régime d’accumulation sont alors nécessaires. En effet, une part non négligeable mais indéterminée d’un point de vue quantitatif des richesses produites par les processus de la globalisation ne provient plus seulement de la sphère légale de l’exploitation capitaliste. La flexibilité croissante ainsi que la précarité généralisée de la force de travail mondiale côtoient voire intègrent des activités foncièrement hors la loi, à l’origine de rentes financières élevées : des infractions économiques (contrebandes, contrefaçons, piratages, travail clandestin…) en passant par les différentes formes de délits du monde des affaires (blanchiment, corruption, fraude fiscale, escroqueries financières) jusqu’à la criminalité stricto sensu (banditisme, drogues, trafics d’armes et d’êtres humains, etc.). Cette finance illégale irrigue par capillarité les États et les sociétés qui s’accommodent avec un réel opportunisme de ses avantages économiques — surtout en périodes de crises structurelles —, omettant au passage de rappeler que son modus operandi initial repose sur la violence et la perversion des rapports sociaux. Quand les moyens légaux et réguliers des marchés empêchent le fonctionnement « normal » de la finance globalisée, les différentes formes de criminalité financière deviennent en fin de compte les adjuvants, les variables d’ajustement ou les modes de gestion lui permettant de survivre. Pour appréhender ces dynamiques dans la longue durée, il importe aussi d’examiner les mécanismes par lesquels l’Etat répond à ses besoins de financement, ainsi que les ordres et idéologies politiques incarnant ces réponses.

L’objectif des travaux menés ici consiste à analyser les conséquences multiples de la financiarisation sur la vulnérabilité économique et sociale des travailleurs mais aussi à étudier la diversité des formes de transaction financière actuelles et les registres d’échanges qu’elles mobilisent, lesquels oscillent entre solidarité et exploitation. L’objectif est aussi de nature théorique, avec l’idée de contribuer au renouvellement théorique de la monnaie et de la finance, considérées avant tout comme des rapports sociaux et des rapports de pouvoir, et pas seulement comme des objets économiques.

Sous-thème 3 : Mobilisation des normes

Un travail décent ? Telle est une des normes que souhaiterait faire respecter l’OIT et qui est reprise à différentes échelles nationales et globales. La « décence » du travail s’oppose exemplairement au travail des enfants, au travail forcé, au trafic des femmes, à la prostitution, toutes activités aujourd’hui florissantes… C’est une des formules parmi d’autres qui pointe l’importance des normes globales dans les luttes actuelles. Ces normes prennent pour cible première le travail ou bien l’interpellent et l’incluent comme dans le cas des normes sexuelles qui portent sur la défense des libertés des femmes, la parité ou encore dans celui des combats contre les discriminations de toutes natures…Ces normes font l’objet d’une grande diffusion dans le cadre d’une promotion de la société civile aux visées locales et globales et d’une généralisation des outils numériques. Des collectifs se construisent d’abord sur la Toile avant de s’engager concrètement dans des actions revendicatives. Les modalités selon lesquelles ces normes sont incorporées et réappropriées appellent prioritairement notre attention. En effet bafouées un peu partout, elles voient grandir leur efficacité selon des logiques plurielles et contrastées à travers des acteurs locaux dont l’héroïsation globalisée rejaillit immédiatement sur leur champ d’influence. C’est donc avant tout par des jeux de contradictions portées simultanément aux plans micro et macro que les normes acquièrent une valence globale.

Comme le travail décent, le capitalisme éthique, le commerce équitable, le social business, l’entreprise sociale, l’entreprise socialement responsable etc. sont des produits économiques qui illustrent les enrobages normatifs du travail en permanente recréation. Ceux–ci se bâtissent dans un environnement démocratique qui lui-même se donne comme un modèle à exporter selon des voies pacifiques ou armées. Ces nouveaux packages idéologiques importés via différents groupes de pression, types d’acteurs collectifs (ONG ou apparentés), institutions (organisations internationales, de développement …) fondations, constituent les cadres présents de vente et d’achat de la force de travail au niveau mondial. Le capitalisme y apparaît traversé par une dimension cognitive décisive qui nourrit ses facettes financières autant que moralisatrices. Les recherches s’attacheront à cerner les écarts et les dispositifs de liaison entre les plateaux conflictuels microsociaux et globaux du travail.

Ces trois directions thématiques – centrées respectivement sur les rapports sociaux de travail, le poids de la financiarisation et les modes de cristallisation des mobilisations – permettront de mieux comprendre, décrire et interpréter les multitudes de tableaux en jeu du travail et leurs articulations complexes et contradictoires.