Axe thématique n°4 : « Construction et usages des savoirs »

par  CESSMA

Coordinateurs de l’axe n°4 :
Marie-Albane de Suremain, Anne Viguier, Céline Wang
Autres chercheurs statutaires participant prioritairement à l’axe n°4 :
Olivier Bouquet, Marie Chosson, Dominique Couret, Harit Joshi, Nathalie Kouamé, Sarah Mohamed-Gaillard, Evelyne Micollier, Daniel Negers, Laurence Pourchez, Jean-Luc Ville.

Voir https://savoirs.hypotheses.org/

La construction et les usages des savoirs, leurs circulations et leurs recompositions sont aujourd’hui au cœur d’enjeux sociaux, politiques, économiques et éthiques cruciaux au sein des aires géographiques qu’étudiera le laboratoire CESSMA. En effet, le creusement des inégalités en matière d’éducation, le souci de préserver des connaissances locales ou de défendre l’usage des langues vernaculaires, les recherches en sciences sociales sur l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie ou bien produites dans ces aires, notamment l’évolution de la fabrique et des usages des savoirs et savoir-faire issus de la géographie pour le développement, dans le cadre de la mission de service public de recherche pour le développement de l’IRD qui associe recherche, partenariat et formation par la recherche, les besoins et les usages d’expertises en sciences sociales, interrogent de manière particulièrement vive les sociétés de ces territoires et la recherche. Ces questionnements sont complexifiés par des conflits d’intérêts entre acteurs. Leurs stratégies concurrentes reconfigurent les constructions et usages des savoirs et leur donnent aussi une dimension politique. Ainsi, la problématique générale interrogera les rapports entre savoir(s) et pouvoir(s), en intégrant la problématique des « savoirs de l’en-bas » et en faisant varier les échelles, du local au global, ainsi que les durées, de l’histoire ancienne au présent. Les recherches sur les sociétés d’Afrique, d’Amérique et d’Asie adopteront une perspective pluridisciplinaire et en relation avec les thématiques travaillées dans les autres axes.

Des travaux féconds ont déjà été produits sur les savoirs - l’histoire de leur production, de leur transmission et de leur réception… Leur définition est cependant souvent restreinte aux propositions théoriques validées par de « savants » cénacles, en position d’autorité institutionnelle et scientifique. De nombreuses recherches ont porté sur l’histoire d’institutions considérées comme des lieux centraux de savoirs, de manière contextualisée, mais sans mettre l’accent sur leur articulation conjointe à de multiples réseaux « savants », à différentes échelles. L’épistémologie ainsi que l’histoire sociale et politique des savoirs se sont souvent concentrées sur des espaces occidentaux ou se sont appuyées sur des modèles centre-périphéries qui ne rendent pas compte de la complexité de l’organisation et de la circulation des savoirs aux différentes échelles.

Nous posons comme hypothèse la nature extrêmement variée des « savoirs » - qu’ils soient « scientifiques », « vernaculaires », « populaires », « pratiques » etc. Nos travaux envisageront ainsi les savoirs comme des (co-)productions d’acteurs sociaux, aux statuts variés, plus ou moins reconnus. Ils feront porter l’accent sur l’hybridité de ces représentations sociales, politiques et culturelles.

En raison de la multiplicité des objets des savoirs et de la labilité de leur hiérarchisation selon les époques, les aires géographiques, les groupes sociaux, les genres…, les recherches seront particulièrement sensibles à l’historicité et à la plasticité de ces configurations savantes. Celles-ci peuvent être bouleversées lorsqu’elles sont confrontées à d’autres formes d’organisation des savoirs et connaître des processus de transferts ou de recompositions complexes. Si les effets de domination de l’Occident, en situation coloniale ou post-coloniale, ont été forts, il serait réducteur d’attribuer aux savoirs occidentaux une position totalement hégémonique. Il est plus fécond d’opérer un décentrement par rapport à ces modèles « dominants » très européocentrés, et de suivre les circulations de savoirs ou de savoir-faire, entre les aires africaine, américaine et asiatique, mais aussi à des échelles régionales, (trans)nationales ou locales, dans des sociétés avec Etat ou sans Etat.

Enfin, les approches seront pluridisciplinaires. L’histoire sociale et politique des savoirs sera croisée avec la dimension proprement spatiale de leur élaboration et l’analyse des effets spatialement différenciés de leurs usages. La sociologie, l’anthropologie et l’histoire sociale ouvriront des perspectives complémentaires sur les producteurs, transmetteurs et utilisateurs des savoirs, qu’il s’agisse d’acteurs individuels ou collectifs, en position institutionnelle ou plus informelle. Ainsi, les recherches se déploieront au plus près des pratiques sociales et politiques, elles seront à la fois comparées, globales, connectées et décentrées ; elles concerneront aussi bien les sociétés contemporaines que les sociétés anciennes. Eu égard aux forces collectives et aux investissements individuels actuels, les travaux se développeront particulièrement dans les trois directions de recherche suivantes :

Sous-thème 1 : (Co-)productions, transferts et circulations des savoirs

En partant des acteurs, nous interrogerons l’accélération de la circulation des personnes et des informations et ses fortes incidences sur les processus de construction et d’usages des savoirs en Afrique, en Amérique et en Asie. Pluridisciplinaires, les recherches sur les processus de (co-)productions, de transferts et de circulations des savoirs, aux différentes échelles et dans la durée, s’appuieront notamment sur les notions de subalternité, d’hégémonie et de transactions entre acteurs – qu’il s’agisse d’individus, d’acteurs collectifs, de réseaux. Loin de tout essentialisme culturaliste, elles insisteront sur l’hybridité et la dimension collective de la production des savoirs, en restituant leur place à des auteurs, tels les « informateurs » de terrain, souvent effacés ou minorés. La production, la circulation et la recomposition des savoirs seront suivies de manière très concrète, croisant les approches spatiales, anthropologiques et historiques. Seront examinés les outils et normes savantes à disposition des producteurs de savoir, la manière dont ils les recomposent, mais aussi la matérialité des supports mobilisés (du manuscrit aux outils virtuels) ou des dispositifs d’exposition (édition, mise en scène d’une transmission orale etc.)

La dimension politique des savoirs sera notamment interrogée à travers les relations entre « scientificité » et positionnement voire engagement militant – de leurs producteurs, ou encore la notion en apparence dépolitisée d’« expertise » sera réexaminée. C’est ainsi éprouver l’autonomie scientifique et critique de propositions en sciences sociales.

Dans une perspective de recherche sur l’évolution de la fabrique et des usages des savoirs et savoir-faire issus de la géographie pour le développement, deux phénomènes sociaux très significatifs de l’évolution du monde seront retenus comme segments d’observation : l’urbanisation des sociétés et des milieux, ainsi que l’évolution du statut, des rôles et de la place des femmes. A partir de ces deux focales, nous traiterons de l’apparition locale diversifiée des savoirs vivre et faire ville, aménités et vie urbaines d’une part, des savoirs vivre et faire équité et égalité d’autre part. Nous décrirons et caractériserons leur nature et leur fabrique. Nous chercherons à comprendre à quelles améliorations ils participent : celle des conditions urbaines et environnementailes ; celle de la qualité de l’existence et des milieux ; celle des économies et des marchés ; celles d’un ménagement des sociétés et des milieux et d’une économie domestique raisonnée des ressources. La recherche s’effectuera en trois lieux : Abidjan et la région lagunaire ivoirienne ; Brasilia et son District Fédéral ; Port-au-Prince et l’Intérieur haïtien. Ces travaux s’inscrivent à la fois dans une perspective de recherche d’essence darwinienne - pratiquée à partir d’observations phénoménologiques mutidimensionnelles et nécessitant le recours croisé aux multiples savoirs existants - et de recherche pour le développement, avec l’objectif de créer une connaissance participante de la conception d’un développement progressiste au service d’une amélioration des conditons de vie, de santé, d’économie et de démocratie pour les populations des pays concernés. Elle s’accompagne d’une démarche et d’une culture de formation par la recherche en réciprocité partenariale sur le terrain, au laboratoire comme en atelier d’analyse. Ces recherches participent à l’étude de la « mondernité » (D. Couret, S. Hardy), néologisme qui désigne les différentes formes de sociétés, d’inventions et d’économies issues des pratiques des milieux résultant des interprétations locales diversifiées actuelles des savoirs et techniques modernes.

Des recherches ont déjà été menées par certains membres de la nouvelle équipe sur les coopérants en Afrique et seront poursuivies : après une journée d’étude, publiée dans un numéro des Cahiers Afrique, un séminaire de master co-organisé avec le centre d’histoire de l’Institut d’Etudes politiques de Paris en 2011-2012, un colloque international tenu en novembre 2012 est en cours de publication. Ces travaux examinent notamment comment l’expérience de la coopération a pu conduire à une reconfiguration des savoirs en sciences sociales. Acteurs du transfert de certains modèles scientifiques ou éducatifs, des enseignants ou des chercheurs ont pu participer à des phénomènes complexes d’hybridations des savoirs, issus d’échanges avec des partenaires africains et de leur exposition à d’autres références scientifiques ou savoir-faire. Au retour, leurs propositions ont pu être appréciées, ignorées ou entrer en conflit avec les normes scientifiques dominantes. La recherche s’ouvrira à des travaux sur des personnels scientifiques, non nécessairement coopérants, ayant travaillé en partenariat en Afrique ou dans d’autres aires géographiques. Le séminaire en question a déjà tracé des perspectives sur la politique universitaire britannique dans ses anciennes colonies et le colloque a fait une place à « la coopération de l’est ».

Les universités ou institutions académiques sont des lieux de production et d’hybridation particulièrement intense des savoirs, connectés également à des espaces de référence africains, américains ou asiatiques, ce qui ouvre des perspectives comparatives.

Transferts et usages de savoirs s’effectuent aussi en direction des espaces scolaires, qu’il s’agisse des savoirs enseignés en Afrique, en Asie ou en Amérique, ou des savoirs diffusés en Europe à propos de ces aires géographiques. Nous proposerons des éléments d’actualisation scientifique de ces savoirs scolaires à visée pédagogique.

Sous-thème 2 : Historiographies d’ailleurs. Comment écrit-on l’histoire en dehors du monde occidental ?

Ce sous-thème sera développé dans la continuation du travail déjà engagé à partir de 2010 par une partie des membres de l’axe. A vocation clairement mono-disciplinaire, il représente une réflexion générale sur la manière dont les sociétés anciennes et actuelles font le récit du passé, et, ce faisant, produisent ce que l’on pourrait appeler des formes de « savoir(s) » sur celui-ci. Le point de départ du projet fut la constatation du fait que le processus de « modernisation » engagé depuis le XIXe siècle. à travers le monde eut, entre beaucoup d’autres effets, celui de standardiser l’écriture de l’histoire. En effet, l’Occident a alors exporté de manière plus ou moins directe et hégémonique une certaine manière de rendre compte du passé, ce qui explique que de nos jours les formations au métier d’historien, les institutions (universités, musées, centres de recherche, etc.), les problématiques, les thématiques traitées, et la définition même de ce qu’est la « science de l’histoire » présentent, malgré l’existence de variantes régionales, de très fortes similitudes d’un pays à l’autre. D’où l’idée du projet de remonter aussi aux origines de ce phénomène planétaire de l’histoire de la pensée contemporaine. Concrètement, ce sous-thème consiste, d’une part, à considérer le processus historique par lequel l’historiographie de type occidental s’est presque partout imposée hors de l’Occident, et, d’autre part, à étudier d’autres types de récit du passé, soit les formes d’écriture de l’histoire qui échappent en partie ou totalement à ce modèle, ne serait-ce que parce qu’elles lui sont historiquement antérieures ou parce qu’elles le refusent, privilégiant d’autres considérations que le primat des sources.

Le renouvellement de l’historiographie à travers l’évolution du concept de min (peuple) avant et après l’introduction de la pensée de J-J. Rousseau en Chine montrera par exemple la complexité de l’articulation des historiographies occidentale et chinoise. Il s’agira de montrer l’évolution du concept de min de la haute Antiquité jusqu’à l’introduction de la pensée démocratique occidentale, de la rénovation de ce concept sous l’influence de la pensée de J-J Rousseau ainsi que des formes diverses qu’il a revêtues jusqu’à nos jours. Ce qui mènera à envisager les enjeux politiques de la rénovaton du concept de min tout en éclaircissant en quoi consiste le renouveau de l’historiographie chinoise liée à l’évolution de ce concept.

La poursuite du travail d’élaboration d’un Dictionnaire critique des historiographies d’ailleurs est l’un des objectifs de ce sous-axe qui, alimenté par les séances annuelles du séminaire éponyme, vise également à rassembler autour de lui de nombreux chercheurs extérieurs.

Sous-thème 3 : Institutions : lieux et processus d’élaboration et de transmissions des savoirs

Les recherches porteront sur les lieux de production, de diffusion, d’échanges de savoirs mais aussi sur les processus d’institutionnalisation en oeuvre, en mobilisant notamment les ressources de l’histoire et de la sociologie des sciences, de l’anthropologie sociale et en interrogeant la dimension spatiale des objets étudiés.

Productions sociales, les savoirs sont constitués en référence à et pour des groupes donnés qui leur confèrent leur statut. Ils sont transmis par une grande variété d’acteurs fonctionnant comme autant d’institutions : famille, organisations villageoises ou de quartiers, groupes sociaux, institutions relevant de l’Etat, d’autorités publiques ou de réseaux privés, ou bien encore à caractère religieux… Ensembles de propositions théoriques ou de savoir-faire, les savoirs bénéficient aussi d’une reconnaissance sociale qui leur confère une autorité symbolique, selon des normes et des procédures qui sont à élucider : régime d’administration de la preuve, vertu de la « tradition », possibilité ou non de changement de paradigme, poids de l’expérience acquise, validation par l’efficacité pratique… Nous verrons par exemple comment l’historiographie relative à Menelik II produite par les élites au pouvoir en Ethiopie aux lendemains de la libération du joug italien, a pu susciter des formes de réception ambivalentes : du rejet à la faveur d’un changement de régime politique à une adhésion paradoxale par ceux qui étaient exclus de ces élites ou par des sociétés à qui les historiens avaient assigné une place discriminée.

Quant aux lieux de production et d’institutionnalisation des savoirs, ils ne sauraient être étudiés comme des entités essentiellement centripètes. Ils s’inscrivent au croisement de réseaux, de configurations savantes et/ou disciplinaires qu’ils remodèlent à leur tour. Il s’agira donc de s’intéresser aux continuités et ruptures temporelles ou scientifiques portées par ces institutions savantes, de les envisager comme des entités faisant jouer des réseaux à différentes échelles, au cœur de circulations d’acteurs, dont les profils, les engagements et les ancrages spatiaux sont variés. Ceci conduit à réexaminer des situations qualifiées rapidement de type « centre-périphéries » et à montrer dans quelle mesure des institutions africaines, américaines ou asiatiques ont pu être ou sont actuellement des lieux de pouvoirs autant que de savoirs.

Les recherches porteront sur des institutions fonctionnant en réseau, tel l’Institut français d’Afrique noire, devenu Institut fondamental d’Afrique noire par exemple, et plus particulièrement sur le cas de l’Ecole des Langues orientales, devenu l’INALCO. Elles analyseront sa place dans le champ des études orientales, aux XIXe et XXe siècles, et son rôle dans les politiques françaises vis-à-vis de l’Asie de l’Afrique, puis de l’Amérique. Il s’agit de confronter les perspectives entre les études orientales en France, ainsi qu’en Europe et dans des pays considérés comme « objet » d’orientalismes, mais qui ont produit leurs propres savoirs sur les « Orients ». Au croisement d’approches historiques, sociologiques, anthropologiques et qui interrogeront aussi la spatialité de cette institution et de ses productions, l’Ecole sera considérée comme un objet transnational qui a repensé en permanence son identité par rapport aux besoins des politiques coloniales et des sciences humaines et sociales. L’institution sera pensée comme un creuset entre les mondes universitaires et politiques, productrice d’une culture spécifique et parfois engagée lors d’événements majeurs. Les recherches montreront comment l’histoire et les réseaux de l’Ecole des langues orientales rencontrent ceux d’établissements scientifiques similaires, qu’ils soient occidentaux ou implantés dans les aires africaines, américaines ou asiatiques. De fait, ses enseignants et ses étudiants ont été des participants actifs des transferts de savoirs ou de politiques et des liens impériaux puis transnationaux, entre territoires français, britanniques, russes, etc. et leurs anciennes colonies ou dépendances. C’est ainsi que ses « antennes » et ses « prolongements » en Afrique et en Asie, comme ses filières de « medersas », ses « écoles supérieures de langue », ou ses représentations en Indochine, se trouveront au centre de l’étude, aussi bien que les parcours des répétiteurs « indigènes » de l’Ecole, venus de l’Asie, de l’Afrique ou de l’Europe de l’Est.